Rencontre avec Pierre Pinoncelli 1/3 : Mao et Diogène


Nous avions découvert Pierre Pinoncelli en cours de droit d’auteur, au travers d’une remarque sur ce qui fut sans doute son plus grand coup d’éclat : le bris de « Fontaine », le célèbre urinoir de Marcel Duchamp, après y avoir auparavant uriné. Intrigué par ce personnage qui ne semblait vouer aucun culte à cette idole de l’Art contemporain, nous sommes partis à sa recherche. Réalisant que l’artiste habitait à Saint-Rémy-de-Provence, petite ville des Bouches-du-Rhône marquée par le passage de Van Gogh et la fabrication des santons, nous avons pris contact avec la mairie pour leur demander de nous aider à le retrouver. Guidés vers le musée Estrine nous touchions au but. Et c’est ainsi qu’un jour de Décembre nous pûmes avoir Pierre Pinoncelli au téléphone. 

Il nous invita alors à venir déjeuner chez lui début Janvier. Certaines personnes se découvrent autour d’un repas : anchoïades, rôti, tarte aux pommes, le tout arrosé d’une bouteille de Tariquet forment ainsi le cadre de cette rencontre, entre le jardin et l’atelier de l’artiste. Pierre Pinoncelli a réalisé des dizaines de performances depuis la fin des années 60. Parmi celles-ci, à côté du bris de l’urinoir ou du doigt coupé en hommage à Ingrid Betancourt lors de son enlèvement par les FARC, figurent toutes celles qui composent le portrait fou de cet homme qui s’est jeté à la mer dans un sac lesté de pierres pour Edmond Dantès, a lancé de la peinture sur André Malraux, ou s’est transformé en « homme bleu » pour rendre hommage à Yves Klein. Cet homme qui a dansé sur la tombe de Marcel Duchamp, s’est affublé de la tête d’un cochon mort et a braqué une banque. Poussé par sa famille à consulter des psychiatres en 1969, ceux-ci posent un nom sur ce qui n’est pour lui qu’un vaste amusement : hypomanie, définie selon le dictionnaire Larousse comme une « affection mentale caractérisée par de l’euphorie, par l’exubérance des idées et leur succession rapide, et par de l’agitation. » Mais quel mal y-a-t-il à cela ?

L’auteur de toutes ces performances est nécessairement un homme de qualificatifs. Lui qui réclamait une minute de démence à la mémoire d’Antonin Artaud, tour à tour surnommé « le roi du happening » ou « le dernier des coyotes », a souvent été renvoyé à ses actions : le « bourreau de l’urinoir » reste pour beaucoup un « vandale surréaliste » dont le « corps du délit » dont il ne cesse d’user en fait un véritable « hors l’art loi ». Mais derrière cette façade se dévoile aussi un être marqué par sa jeunesse à Saint-Etienne, un temps où les bêtises égayaient les journées pour rester sans conséquences. C’est cette légèreté, ce retour à l’enfance permanent après laquelle Pierre Pinoncelli, une fois devenu adulte, n’a jamais vraiment cessé de courir. 

Nous tenons à remercier la mairie de Saint-Rémy-de-Provence, ainsi que le musée Estrine, pour nous avoir donné la possibilité de réaliser cet entretien.

Et tout particulièrement mesdames Patricia Laubry, adjointe à la culture, et Elisa Farran, directrice du musée, sans lesquelles cette rencontre n’aurait sans doute pas eu lieu.

 

Au début des années 1950, vous avez 20 ans et décidez de partir à l’aventure en Amérique sans but prédéfini. Pourriez-vous revenir sur cette période de votre vie ?

N’ayant jamais fait les Beaux-Arts, je n’avais pas eu la formation classique de l’artiste. De plus, on n’apprend pas à être aventurier. Mais puisque tout parcours nécessite des sources, je dirais que le mien est lié à l’enfance. Je suis issu d’un milieu bourgeois, et ma scolarité a été assez hachée : j’ai été renvoyé d’une dizaine de collèges car j’ai toujours eu horreur de l’autorité. Si je n’y ai pas étudié beaucoup, mon parcours dépend quand même de ces années passées chez les Pères maristes, car c’est là que je me suis révolté pour la première fois contre une atmosphère de surveillance généralisée.

Que cherchiez-vous en allant en Amérique ?

L’aventure pure. Mes parents m’ont demandé ce que j’allais faire, car eux dirigeaient une usine de bonneterie. Je voulais continuer à ne rien faire et comme j’avais de la famille au Mexique j’y suis parti. Je savais qu’on ne m’empêcherait pas d’y aller et que je serais accueilli. J’admets que cela ne convient pas à l’image de l’aventurier solitaire avec pour tout bagage son pantalon de toile et sa chemise. Une fois sur place, j’habitais dans les grands ranchs du Nord du pays. Je suis donc allé naturellement à Chihuahua, à Suarez, à El Paso. Ma famille possédait des magasins d’équipement : lassos, cordes et selles. Alors, pour ne pas me retrouver dans la même situation qu’en France, je suis tout de suite parti aux Etats-Unis. J’ai commencé à regarder les petites annonces, à découvrir les greyhounds pour aller de ville en ville, évidemment ce qui été le plus recherché c’était les dishwashers, pour ça il y avait de l’emploi ! J’ai sillonné le pays et fait plein de petits boulots, j’ai par exemple été maître nageur mais aussi nourrisseur de crocodiles dans une ferme !

Vous dites avoir aussi vécu auprès des indiens ? Quel a été le tournant dans votre parcours ?

De retour au Mexique, je suis allé chez les Tarahumaras dans la Sierra Madre, là où Antonin Artaud avait vécu. Je n’ai pas approfondi les croyances des indiens, mais j’ai été frappé par l’extrême pauvreté des Tarahumaras. J’y ai pris de la drogue, le peyotl (que je surnommais ucocolt), une plante mexicaine consommée par Artaud lui-même. Je ne cherchais pas à être sur les traces du poète, je voulais simplement voir l’endroit où il était passé. Mais c’est à Mexico que commence l’histoire, quand, en entrant dans le musée d’Art moderne, j’ai connu mon premier grand choc artistique à travers la peinture murale mexicaine, face aux œuvres de Siqueiros, de Tamayo, de la peinture des morts. Je suis tombé sur la peinture et cela a décidé de la suite. Sans cette rencontre, j’aurais pu continuer à voyager et à errer, ou me mettre à écrire. J’ai toujours un peu écrit, mais pas de livres ou de romans. J’avais 20, 22 ans et la jeunesse dure toute la vie, je ne me projetais pas. Je ne pensais pas à la peinture, encore moins à en faire un métier, je ne pensais pas que ce que je vivais pouvait s’arrêter un jour.

Momie Tarahumara, 1962
Momie Tarahumara, 1962

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ces peintures du musée d’Art moderne de Mexico ?

Je n’avais jamais vu de peinture avant, c’était la première fois de ma vie que je rentrais dans un musée, que ce soit à Saint-Etienne ou au Mexique ! J’errais dans les rues quand j’y suis allé, c’était un vrai hasard. J’ai été frappé par la beauté, les couleurs et la violence de ces œuvres, plus que par leur engagement ou leur caractère politique, qui me concernaient moins. J’ai aussi été marqué par la sensation de mort qui en émanait. Ces peintures représentaient la mort. Peut-être que les gens avaient raison de me parler du Mexique. Avant cela, l’Art n’existait même pas pour moi. Ce fut le choc initial qui m’amena à peindre, à acheter des couleurs puis à barbouiller mes premières toiles.

Votre travail par la suite semble fortement engagé politiquement. La performance du message délivré à Mao (Randonnée Nice-Pékin, 1970) apparaît politique, celle de Diogène dans son tonneau également (Diogène premier S.D.F ?, 1994). Quelles étaient vos motivations ?

Je ne sais pas si elles étaient réellement politiques. Celle de Diogène a plutôt un aspect social. Quand je suis descendu dans la rue, j’avais une affinité pour le cynisme en tant que pensée philosophique. Le public m’entourait et je culpabilisais car les sans-abris ne pouvaient plus vendre leurs journaux. Réaliser cette performance en tant qu’artiste me permettait d’une certaine manière de tourner en dérision ce que je faisais : ce n’était que de l’Art. Par rapport à la situation des sans-abris qui crevaient vraiment de faim, je gardais l’idée que l’Art était une lubie de riches très éloignée de la réalité. Cette idée a toujours constitué un des leitmotivs de mon parcours.

Randonnée Nice-Pékin, 1970
Randonnée Nice-Pékin, 1970

Pour Mao, ma motivation partait en réalité des actes de Martin Luther King aux Etats-Unis. Je voulais porter son message de paix à Mao car il représentait la Chine, un des pays les plus opposés politiquement aux Etats-Unis, et qui bénéficiait alors d’une grande popularité dans les milieux intellectuels occidentaux. Le message était I have a dream de Martin Luther King que j’avais fait recopier. Je trouvais ça beau d’emporter un vrai message dans une épopée pour la paix. Je me voyais alors comme un croisé portant un message de paix à un seigneur de guerre. Ce voyage me permettait aussi de retrouver le goût de l’aventure, et le faire à vélo me renvoyait inévitablement à mon enfance… A partir de là, est-ce que le message en lui-même n’était pas une excuse ou une motivation un peu surannée ? A tant d’années de distance, l’idée d’avoir entamé ce trajet pour défendre un engagement m’apparaît incertaine. De l’eau a coulé sous les ponts depuis cette époque et Mao et Diogène ne sont plus qu’une partie d’un gigantesque patchwork où j’ai passé toute une vie.

Alors pour vous le contenu du message était secondaire ? Dans ce cas quelle différence faites-vous entre le voyage à vélo, que tout le monde peut faire, avec la performance artistique ?

Je n’ai jamais voulu convaincre personne au travers de mes actes. Je n’essayais pas plus de me positionner contre la guerre, ou de prouver quelque chose. Je voulais donner un sens au parcours que j’entreprenais et partir avec un but. J’ai ensuite brûlé ce message que je n’avais pas pu délivrer. J’y allais sans spécialement penser à l’Art mais pour repartir à l’aventure vers ce pays mythique dans laquelle il était impossible de pénétrer, et dans lequel je ne suis d’ailleurs pas parvenu à rentrer non plus !

Donc vous n’auriez pas qualifié cela de performance artistique ? Et rétrospectivement ?

A l’époque surtout pas ! Pourtant aujourd’hui je considère tout ce que j’ai pu faire comme autant de happenings. Prendre un vélo, lâcher femme et enfants, c’était quelque chose ! Même si pour moi ce trajet n’était pas une performance, je me dis qu’il devait néanmoins en avoir certaines des caractéristiques car c’était en tant que telle qu’il était perçu par les gens. Durant le trajet, on m’envoyait des pneus de rechange dans toutes les ambassades. Mais c’est lorsqu’on m’a volé mon vélo en Turquie que le vrai voyage à commencé. Vers Ankara je me suis arrêté pour échanger mes sacoches et retourner en Cappadoce, vers les territoires kurdes, le lac Van, pour recommencer à errer. C’est en perdant ma bicyclette que j’ai perdu l’impression d’être en randonnée. En effet, même le vélo était un luxe vu la pauvreté qui prédominait dans les villages que je traversais. Moi qui pensais partir à l’aventure avec peu de ressources, je m’apercevais que j’étais encore un nanti.

Quand vous décidez de sortir pour réaliser la performance Diogène, pensez-vous être en train de faire de l’Art ? Quelle construction intellectuelle préside à la performance ?

Il n’est pas facile de savoir qu’on va se montrer nu en public. On m’a enduit de blanc comme les sâdhus du Gange, puis je suis sorti dans la rue. Je rentrais et sortais tour à tour du tonneau. Régulièrement une vieille dame m’apportait à boire sans que les gens se demandent pourquoi un tonneau était posé là, ou s’il y avait un message. Ils ont été happés par l’image d’un homme nu dans un tonneau. Les policiers pensaient que c’était une pub à cause des journalistes et ne voulaient pas m’arrêter pour ça. La vérité est que nous avons dû appeler les flics nous-mêmes, en leur demandant de réagir car un homme était nu dans la rue alors que c’était le mercredi, jour des enfants. Enfin, trois voitures sont arrivées et le commissaire s’est mis à quatre pattes pour me parler :

  • Qui êtes-vous ?
  • Je suis Diogène.
  • Qui est Diogène ? 

Et ainsi de suite. A la fin ils m’ont sorti du tonneau, passé une couverture et emmené. Les gens été atterrés et auraient défendu Diogène contre les flics ! Cette performance a marqué les esprits.

Diogène premier S.D.F. ?, 1994
Diogène premier S.D.F. ?, 1994

Est-il possible d’y voir une action de sensibilisation au sort des sans-abris ?

J’avais vu un article dans Le Monde qui expliquait que le public se moquait du sort des SDF. J’ai voulu faire un acte pour attirer l’attention sur ceux qui crevaient de faim. Lors de ma performance, je suis tombé sur un inspecteur de police qui a cru que j’étais fou. J’ai été en prison, mais rapidement relâché. Le commissaire est venu me dire que j’étais libre. Il m’a dit que c’était une méprise, que c’était très drôle de s’habiller en Diogène, alors qu’il croyait que c’était le nom d’une machine à laver au début. Je lui ai répondu qu’il m’avait traité plus bas que terre et que je restais donc en prison. Ils ont dû m’évacuer de force : je suis le seul prisonnier à avoir été jeté hors de prison par la police ! Par la suite je tourne cela en dérision dans les plaquettes en me montrant criant « Où est mon tonneau ?! »

Toutes les illustrations, hormis la photographie de l’artiste avec la sculpture en première page, et celle de l’urinoir Duchamp-Pinoncelli (crédit Jan van Naeltwijck) appartiennent à Pierre Pinoncelli, avec son aimable autorisation.

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